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LE CONFLIT EN ITURI par Koen Vlassenroot et Tim Raeymaekers Abstract This article offers an interpretation of the present conflict in Ituri based on social analysis.…
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LE CONFLIT EN ITURI par Koen Vlassenroot et Tim Raeymaekers Abstract This article offers an interpretation of the present conflict in Ituri based on social analysis. Other than the conventional accounts which start their analysis from the presence of foreign troops on Congolese soil, reduce the war to a struggle for natural resources or see it as the result of age-old ethnic hatreds, the authors start from the assumption that to make the violence in Ituri “understandable”, it has to be placed in its social setting. The central argument of this article is that the outbreak of violence in Ituri has been the result of the exploitation, by local and regional actors, of a deeply rooted local political conflict for access to land, economic opportunity and political power. First, it is assumed that the destruction of the local socio-economic fabric and the emergence of ethnicity as the main basis for political mobilisation has been the result of a long historical process in which access to land, education,political positions and economic dominance have played a crucial role. The political and economic competition between the Hema and the Lendu communities during the colonial and the Mobutu-period acquired an entirely new dimension from the start of the AFDL rebellion (1996-1997) and, again, during the second Congolese war (1998-today) because local resolution mechanisms disappeared and new actors started dominating the scene. Secondly, it is asserted that, although foreign elements (such as the Ugandan People’s Defense Forces and the Rwanda Defense Forces) have contributed significantly to the escalation of the political crisis in Ituri, the war has also proven to be a perfect platform for local political and economic actors to redefine their position in this new political and economic landscape. On the one hand, rebel leaders such as Atenyi Tibasiima and Mbusa Nyamwisi (RCD-ML) have deliberately fuelled the ethnic resentments between the Hema, Lendu and Nande communities to increase their political power. On the other hand, the strong alliance between the localised political structure and foreign and rebel military networks has enabled local (mostly Hema) elites to reposition themselves on the local and regional markets. Eventually, this “ emerging political complex” has led to the development of a new political economy which is characterised by a shift from traditional to military rule, to privatised, non-territorial networks of economic control and to the consolidation of ethnic bonds in the economic and political sphere. The article ends with some observations on “what can be done” to address the deepening crisis in Ituri today. The first lesson the authors offer is that the interrelatedness of the various conflicts in Eastern DRC requires a firm action from the international community. Because of the interdependance of (sub) regional power struggles which involve at least a dozen Congolese militias as well as the regional powers of Uganda, Rwanda and, to a growing extent, the government of Kinshasa, the conflict in Ituri can hardly be isolated as a mere extension of local tribal resentment. The second lesson is that, if the international community wants to be efficient in the long run, it should address the internal dynamic of the conflict, which is characterised by a deepening social fragmentation – illustrated by an increasing dehumanisation and demonisation of the “enemy”. In the end, this analysis requires a different view on international peace interventions in which peace is seen as a process as much as an end-state, and it does not come about as the result of outside interventions only. In essence it ia about the rebuilding of trust through the aggregation of many concrete decisions to cooperate – at all levels.L’AFRIQUE DES GRANDS LACS. ANNUAIRE 2002-20031.INTRODUCTION1La spirale sans fin de la violence en Ituri est sans aucun doute l’une des crises humanitaires les plus sévères de ce moment. Comme ce conflit est mené avec rage par ses différents protagonistes, la brutalité de la violence a conféré à la guerre congolaise une image totalement neuve: celle de jeunes combattants qui tuent froidement ceux qui n’appartiennent pas à la même communauté ethnique. Pour beaucoup d’observateurs, cet élément est une preuve tangible que les parties orientales du Congo entrent de plus en plus dans la violence anarchique, en plongeant au jour le jour la région dans le stéréotypique “Heart of darkness”. Néanmoins, considérer cette question simplement comme un exemple de “rage aveugle” par référence aux différentes milices rurales et aux différents groupes d’autodéfense semble totalement inadéquat, en tenant compte du fait que le conflit porte en luimême des éléments d’une guerre civile, d’un crime organisé, aussi bien que de l’invasion des armées d’Etats tiers. Trois questions dominent le débat actuel sur la nature et l’extension de la compréhension du conflit en Ituri. Pour la plupart du temps, des observateurs se contentent d’une description banale de ce conflit comme étant une « nouvelle barbarie ». L’image d’un jeune combattant d’une dizaine d’années qui est en train de parader dans les rues désertées de Bunia sert de métaphore parfait de la descente dans la violence anarchique (représentation stéréotypée de Kaplan) qui réduit ces jeunes en « molécules mouvants dans un fluide très instable, un fluide qui était clairement à la limite de l’inflammation »2. Sans même mentionner le caractère très raciste de cet argument, ces nouvelles rationalités du barbarisme confirment non seulement une vision simpliste et très tronquée des conflits actuels, mais aussi offrent des arguments comfortables pour l’adoption de politiques isolationnistes. Un deuxième argument est que le conflit en Ituri est le résultat de vieux ressentiments ethniques entre les Hema et les Lendu. Beaucoup d’observateurs réduisent ainsi ce qui est en train de se passer en Ituri à la résurgence des haines ethniques. A un moment où les modèles économiques, administratifs et sociaux existants qui avaient défini cet espace deviennent de plus en plus instables, sujets à la pénétration extérieure et incapables d’offrir des contextes clairs dans lesquels les populations locales peuvent faire des 1Cet article est basé en partie sur les résultats d’un travail de recherche fait ensemble sur le terrain en Ouganda et dans l’Est de la RDC en mai 2003. Les auteurs sont très reconnaissants envers les 11.11.11, NIZA et NOVIB pour leur appui financier. Ils expriment aussi leur profonde gratitude au staff de l’Ambassade belge à Kampala pour son appui illimité. 2 KAPLAN, R.D., “The Coming Anarchy. How Scarcity, Crime, Overpopulation, Tribalism and Disease are Rapidly Destroying the Social Fabric of our Planet”, in The Atlantic Monthly, February 1994, p. 46. 208LE CONFLIT EN ITURIchoix quotidiens, l’ethnicité devient donc facilement une excuse pour l’action et la violence politique. Comme nous allons le démontrer, c’est à travers la manipulation de l’ethnicité que les acteurs politiques et militaires locaux et régionaux essaient de couvrir leurs vrais agendas politiques et économiques. Néanmoins, cette approche (qui est devenue très populaire dans la couverture par les médias occidentaux) est aussi en train de surévaluer la composante ethnique du conflit en Ituri et court même le risque de conduire à une représentation très stéréotypée des conflits actuels en Afrique. Un dernier argument est que la guerre de l’Ituri est une illustration parfaite du glissement vers un nouveau type de conflit dans lequel des armées nationales, des mouvements de libération et des idéologies politiques sont remplacés par des seigneurs de guerre, des réseaux économiques informels et des commandants d’armées rapaces ou cupides. Ici, l’avidité est de plus en plus présentée comme la première force déterminante des acteurs armés, tout en acceptant l’existence d’une connexion entre le conflit et la criminalité. En suivant la ligne de cet argument, le Panel des Experts de l’ONU qui a enquêté sur l’ « exploitation illégale des ressources naturelles de la RDC » à réduit le conflit en Ituri à la lutte pour l’accès aux et le contrôle des réserves naturelles. Selon ce Panel, « les Présidents Kagame et Museveni sont sur le point de devenir les parrains de l’exploitation illégale des ressources naturelles et de la continuation du conflit en République Démocratique du Congo » parce qu’ils ont « donné indirectement une opportunité unique aux cartels criminels d’organiser et d’opérer dans une région fragile et sensible »3. S’appuyant sur la conclusion de ce Panel, la plupart des observateurs sont d’accord que les différents acteurs focalisent principalement leur lutte sur le bénéfice à gagner de vastes ressources minières congolaises plutôt que sur la réalisation d’objectifs politiques à long terme. L’impact de ce point de vue sur l’actuelle politique diplomatique et de l’aide ne devrait pas être sous-estimé; il tend vers la criminalisation du conflit et la délégitimation des leaderships des rébellions. Aucune de ces vues n’est vraiment explicative de la violence et la guerre actuelles en Ituri. A partir des éléments épars qui dominent l’actuel débat sur le conflit en Ituri, on peut conclure qu’il est absolument nécessaire de frayer de nouvelles pistes pour l’analyse de ce type de conflit et de faire des suggestions pratiques qui pourraient donner un second souffle aux décideurs et aux organisations humanitaires. Donald Crummey affirme que « le défi réel est de situer la violence dans son cadre social, d’évaluer ses racines dans le conflit social et de comprendre comment les gens en sont3 UNITED NATIONS, Report of the Panel of Experts on Illegal Exploitation of Natural Resources and Other Forms of Wealth of the Democratic Republic of Congo, New York, United Nations Security Council, April 12, 2001, §221.209L’AFRIQUE DES GRANDS LACS. ANNUAIRE 2002-2003arrivés là »4. Ceci veut dire que, plutôt que de limiter la compréhension de ce conflit aux haines ethniques ou aux réseaux économiques criminalisés au niveau régional, on devrait essayer de comprendre comment, dans le cas de l’Ituri, les élites et les sociétés locales sont en train de se familiariser avec des changements globaux et un contexte de guerre. La thèse centrale de cet article est que l’irruption de la violence en Ituri doit être comprise comme le résultat de l’exploitation par des acteurs locaux et régionaux d’un conflit politique local profondement enraciné autour de l’accès à la terre, aux ressources économiques disponibles et au pouvoir politique. Aujourd’hui, la guerre est utilisée par ces acteurs comme un moyen de réorganiser l’espace socio-économique local et de contrôler la mobilité à l’intérieur et entre ces espaces. La conséquence de cette violence instrumentalisée est une lutte entre ces différents réseaux de contrôle, qui unissent les seigneurs de guerre locaux à leurs parrains extérieurs et qui ont abouti au développement de nouvelles stratégies de régulation socioéconomique et même politique. Le désordre, l’insécurité et l’état général de l’impunité ont encouragé ainsi la formation de réseaux nouveaux et militarisés pour l’extraction (et l’accumulation) des bénéfices économiques, en référence à la propriété ethnique comme étant partie intégrante et centrale des stratégies de contrôle et de la résistance. L’argument à développer peut être envisagé sous trois angles. Premièrement, nous voulons démontrer qu’aux racines du conflit en Ituri se trouve un conflit politique local pour l’accès à la terre, aux ressources économiques et aux positions politiques. L’économie politique de la fragmentation en Ituri est l’aboutissement d’un long processus historique dans lequel les éléments internes et externes se sont entremêlés. Comme partout dans l’Est de la RDC, le pouvoir colonial s’est appuyé sur une communauté locale (ici les Hema) pour son administration prétendument « indirecte » au détriment d’autres communautés ethniques locales. Comme conséquence, les Hema se sont retrouvés dans une position de faveur après l’indépendance: ils ont eu accès facile, non seulement aux plantations laissées par les colons Blancs, mais aussi aux positions politiques. Le principe de la stratification appliquée par Mobutu – la conversion de la loyauté politique en atouts économiques – exigeait le renouvellement régulier de l’élite locale, en application de sa stratégie proverbiale de diviser pour régner, mais aussi rendit les Hema capables de consolider leur domination économique et politique locale. A plusieurs occasions, les autres communautés (les Lendu principalement) ont résisté à cette domination Hema en réclamant la propriété historique originelle de la terre. Jusque dans la seconde moitié des années 4CRUMMEY, D., “Introduction”, CRUMMEY, D. (ed.), Banditry, Rebellion and Social Protest in Africa, London & Portsmouth, James &Heinemann, 1996, p.1. 210LE CONFLIT EN ITURI1990, cependant, ces conflits n’ont jamais dégénéré en violence à grande échelle. C’est seulement après la rébellion de l’AFDL et le vide politique interne qui l’a suivie, que les élites locales ont essayé de renforcer leurs positions de pouvoir. La quête d’alliés ainsi que la tactique de diviser-pourrégner des commandants de l’armée ougandaise (UPDF) ont conduit à la première irruption de grande violence en 1999. Deuxièmement, l’intervention des UPDF est un paramètre important pour comprendre le niveau de l’intensification de la lutte armée en Ituri à partir de 1999. Pendant que cette intervention a conduit à la fragmentation croissante du paysage politique, la prolifération continue d’armes légères dans la région a déblayé le terrain pour la création de différents seigneurs de guerre aussi bien que pour massacre des populations civiles. Cependant, quoique l’occupation ougandaise a été incitée principalement par les agendas économiques de commandants criminels des UPDF, elle a aussi contribué à la redéfinition de l’espace politique et économique par des élites locales. La collusion de ces « réseaux d’élites » avec les seigneurs de guerre et les milices rebelles est en passe d’avoir un impact significatif sur la politique locale. Troisièmement, le gouvernement de Kinshasa non seulement peut être blamé pour la dernière intensification du conflit, mais aussi pour les dangers qu’il fait courir à la paix dans l’ensemble de l’Est du Congo. Son récent appui aux combattants Lendu en Ituri aussi bien que l’approvisionnement continu en armes des milices Mayi Mayi et Interahamwe au Kivu, même après le début du processus de transition5, est généralement perçu comme une menace pour le processus de paix. En fin de compte, aucune des parties en conflit en Ituri n’est favorable à une solution pacifique. C’est cet intérêt, dans la guerre et non dans la paix, qui fait l’objet de cet article. 2.HISTOIRE DU CONFLIT LOCAL« La violence ne peut pas être autorisée à parler pour elle-même, parce que la violence n’est pas son propre sens. Pour être rendue pensable, elle a besoin d’être historisée », écrit Mamdani6. En effet, des conflits ne doivent pas être compris comme des événements irrationnels et anormaux ou comme une sorte de rupture dans un système particulier, mais comme un complexe de dynamiques qui doivent être vues comme l’expression de la logique interne de l’ordre politique et social local existant. Même si l’on peut 5En juillet 2003, plusieurs sources ont rapporté l’arrivée à plusieurs endroits dans le Sud-Kivu d’armes et de munition, envoyées par Kinshasa. Communication personelle, Bukavu, juillet 2003. 6 MAMDANI, M., When Victims Become Killers: Colonialism, Nativism and the Genocide in Rwanda, Princeton, Princeton University Press, 2001, p.364. 211L’AFRIQUE DES GRANDS LACS. ANNUAIRE 2002-2003affirmer que le conflit en Ituri ne pourrait pas avoir conduit aux même coûts humains sans l’implication politique et militaire étrangère, la première réponse à la question de savoir pourquoi en 1999 la première spirale de la violence a fait irruption est à trouver dans l’organisation de l’espace politique et économique local. Les racines des tensions et des conflits locaux entre les communautés se trouvent essentiellement dans l’accès inégal à la terre, à la sphère politique, à l’éducation et dans la domination économique de l’une des communautés locales. Les principaux antagonistes sont les communautés d’éleveurs Hema et d’agriculteurs Lendu qui habitent principalement dans les territoires d’Irumu et de Djugu. Les deux communautés peuvent être divisées en différents sous-groupes: les Hema du Sud sont aussi connus comme Banyoro, les Hema du Nord (les Gegere) sont mélangés aux Lendu et parlent la langue Lendu (kilendu) pendant que les Lendu du Sud sont connus comme Ngiti ou Lendu-Bindi. Aucun de ces groupes n’est originaire de la région, ce qui a conduit à différentes interprétations au sujet de l’histoire des migrations et, plus important, à différentes interprétations de la propriété foncière. Pendant qu’on est généralement d’accord sur le fait que les migrations Lendu ont précédé l’arrivée des éleveurs Hema, les pouvoirs coloniaux ont donné la préférence à la communauté Hema pour l’administration de la région. Les deux groupes occupaient les hautes régions les plus fertiles et les plus riches en ressources de la région (Irumu et Djugu). Les colons découvrirent vite les potentialités que ce sol extrêmement fertile offrait pour le développement d’une économie des plantations et d’une industrie minière. De même, pour accéder aux terres locales, il fallait mettre en place une structure de pouvoir efficace. Comme c’est le cas pour tout pouvoir qui est basé sur la conquête, le premier problème auquel les Belges se sont heurtés était de stabiliser une administration locale à laquelle « on se référait poliment », dans le discours colonial, « comme la question indigène »7. Une première réponse à cette préoccupation était le regroupement des communautés ethniques locales en entités proto-politiques. Déjà en 1923, l’administration coloniale a délimité les collectivités Hema et Bindi dans l’Irumu et les collectivités Hema et Lendu dans Djugu dans le but de prévenir les affrontements ethniques. Une autre réponse était l’introduction d’un système d’enregistrement des titres fonciers et de la propriété individuelle des terres. Pour ce faire, l’administration a pris une quantité nécessaire des terres collectivement détenues par les communautés locales en déclarant les terres vacantes propriété de l’Etat. Comme partout ailleurs dans l’Est du Congo, 7MAMDANI, M., Citizens and Subjects. Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism, Princeton, Princeton University Press, 1996, p.3.212LE CONFLIT EN ITURIl’administration coloniale s’est basée sur les structures d’une communauté locale préferée pour l’implantation de son administration et pour le maintien de son contrôle. Cela explique pourquoi les Hema ont été les premiers à accéder à l’éducation et au travail dans l’administration coloniale, les mines et les plantations. Pour les Lendu, la seule option était de se faire embaucher comme main-d’oeuvre ou ouvriers dans les mines et plantations. En plus de sa forte implication dans l’organisation sociale locale, l’administration coloniale belge a aussi introduit le mythe de la supériorité intellectuelle des Hema. Le résultat fut la réorganisation du paysage politique et social local et la domination totale des Hema dans l’administration et l’économie locales. Déjà en 1911, les Lendu-Bindi dans l’Irumu se sont révoltés contre la domination des Hema et ont tué le chef local Hema, Bomera8. Ceci a conduit au premier conflit entre les deux communautés. Après l’indépendance, la domination Hema s’est même consolidée. L’introduction de la loi foncière sous Mobutu en 1973 a eu une double conséquence: toutes les terres, vacantes ou non, furent déclarées propriété de l’Etat et la loi coutumière fut déconsidérée dans les transactions fonciè
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